Depuis plusieurs jours, je lis des manuscrits à la chaîne. Je n’en aurais pas tant à lire si je les lisais au fur et à mesure au lieu de les accumuler. Mais il faut avoir le temps de lire, au quotidien, en plus de tout le reste, aussi bien ce que je fais pour la collection, que mes lectures personnelles (la lecture doit aussi être un plaisir), que l’écriture parfois, et que toute la vie autour, sur laquelle je ne vais pas m’attarder ici. Par conséquent, j’accumule les manuscrits des auteurs que je ne connais pas (car je réserve un traitement de faveur pour les auteurs déjà publiés dans la collection : je lis prioritairement leurs textes, en-dehors de ces périodes de lecture intensive). Je préfère prendre une semaine de temps à autre pour tout lire. La dernière fois, c’était pendant les vacances de Noël. J’aurais dû prendre un temps de lecture intermédiaire, mais quand ? Je n’ai pas pu… Autrement dit, j’avais accumulé des textes, souvent des romans assez longs. Mon régime lecture de manuscrits commence donc le matin et se finit le soir, avec des coupures repas et promenade (tout de même, avec ce temps magnifique !). Cela m’est possible parce que je suis en vacances et que je ne gère que peu de choses moi-même.

Même avec ce rythme de lecture assez important, je ne lis pas l’intégralité de ce que je reçois. Je m’attarde plus ou moins longtemps sur un manuscrit. Je lis attentivement quelques pages, feuillette (autant que l’on puisse « feuilleter » sur un écran d’ordinateur) la suite, lis la fin.
Si je n' »accroche » pas plus que ça, ce sera tout. Le fait que je n’accroche pas peut être dû au style, au vocabulaire trop pauvre, à la composition… Le texte en soi n’est pas forcément mauvais, il pourrait se lire. Il m’arrive de garder ce type de textes, mais je sais par avance qu’il y a au bout un travail important de ma part, une relecture pour chasser les répétitions, remplacer des termes ternes par de plus expressifs, etc. Ce type de travail est assez long, peu attractif. Je le fais tout de même très rarement. Je pense souvent arrêter totalement de le faire, et puis parfois je me laisse quand même séduire par un texte qui demande beaucoup de travail et je renonce à cette résolution…
Si je perçois que cela ne va pas convenir à la collection, ce sera tout aussi. « Ne pas convenir à la collection », cela peut-être dû aux thèmes abordés, au fait que le texte n’est pas vraiment érotique, au traitement qui est fait des passages érotiques (ils peuvent être très moralisants par exemple).
Parfois, mon ordre de lecture est plus conventionnel : je commence le texte et poursuis la lecture comme je le ferais d’un livre. Il s’agit de textes dont j’ai bon espoir qu’ils conviennent, que l’histoire soit plaisante, et dont je constate que l’écriture est bonne, que la syntaxe est variée (il a beaucoup d’auteurs qui ont cette fâcheuse manie de coordonner leurs phrases avec force « et », sans varier la coordination – sauf pour l’inévitable « mais », sans penser qu’une subordination est possible et parfois préférable), le vocabulaire riche. Il y a aussi des textes qui ont ce petit chose en plus, un ton, une façon de manier des figures de style, bref, des textes qui sont littéraires et non pas seulement une rédaction. Ces textes-là deviennent précieux. Je les lis intégralement et commence dès la première lecture un travail d’annotation, parce que je remarque une faute d’orthographe ou une absence de ponctuation injustifiée, parce que je relève une petite incohérence, etc.

Je refuse plus de manuscrits que j’en accepte. Et quand j’accepte un manuscrit, cela ne veut pas dire qu’il sera de manière certaine retenu pour la collection e-ros, car le texte est ensuite vu, lu, par l’éditrice qui remet son avis. Cela dit, il y a eu très peu de divergence d’opinion jusqu’à présent.
Mes lettres de refus sont souvent vagues. Je ne justifie pas dans le détail pourquoi je ne retiens pas un texte. Parfois ma réponse est légèrement plus précise : j’ai aimé ça, mais pas ça. Les auteurs généralement ne répondent pas.
Il arrive qu’on me demande de préciser ma réponse, je le fais parfois, mais quoi dire ? Il y a nécessairement un aspect subjectif, tout d’abord : je suis une lectrice, je n’aime pas tout ce que je lis, et il peut être très difficile de justifier le manque d’intérêt que je ressens. Si je devais réellement préciser, il faudrait que je retourne sur le texte, souligne telle ou telle caractéristique qui me semble essentielle, tel défaut (par exemple, je pourrais dire, voyez page 10, vos phrases sont toutes très courtes, avec un vocabulaire réduit, etc.) Mais au secours, le temps que cela me prendrait si je devais détailler ainsi ce qui ne me semble pas convenir ! C’est impossible. D’autant plus qu’une fois que j’ai livré une réponse négative, je supprime le manuscrit. Tout est en ce moment sur une clé usb, que je vide peu à peu.
Il m’arrive (très rarement heureusement) d’avoir des réponses outragées d’auteurs qui ne comprennent pas pourquoi leur chef-d’œuvre n’est pas reconnu (c’est généralement assorti de fanfaronnades sur le fait que leur manuscrit a été retenu ailleurs ou que les ventes sont d’ores et déjà faramineuses – grand bien leur fasse !) Je laisse tomber, je ne réponds pas dans ces cas-là.

Quand je donne une réponse positive, je justifie peu aussi. Cela me plaît, je ne vais pas détailler pourquoi. Et les auteurs ne demandent pas pourquoi le texte plaît. Une réponse positive est assortie de quelques informations. Parfois, surtout lorsqu’il s’agit de longs romans à lire, ,je prends les devants et explique quelques conditions de publication : rémunération, délai de publication. Je préfère que l’auteur soit d’accord avec ces conditions avant que je ne lise un pavé… pour avoir au final un auteur qui se dédie parce qu’il veut que son livre sorte dans le mois qui vient alors que c’est impensable. J’ai déjà eu quelques mauvaises surprises après avoir fourni un travail de lecture, voire de corrections assez poussées. C’est assez pénible de travailler pour rien.
Souvent, les auteurs sont surpris par le délai de publication. Les auteurs auto-édités par exemple, qui subitement adressent un manuscrit à une maison d’édition numérique, pensent qu’il suffit d’avoir un oui pour que le lendemain (ou presque) leur livre soit sur toutes les plateformes de téléchargement. Les auteurs novices aussi. J’explique alors que nous avons un calendrier de publication, plein sur un an environ. Ce qui semble logique pour l’édition papier le semble moins pour l’édition numérique. Or, nous avons un mode de travail similaire, il me semble. Ce n’est pas le cas, il est vrai, pour toutes les maisons d’édition. Je ne veux pas dire qu’il y a toujours une stratégie dans le choix de nos dates de publication, mais je veille à ce qu’à certaines périodes on trouve plutôt tel ou tel type de livres. Ce n’est pas un hasard si un livre audio sort avant les vacances d’été. Ce n’est pas un hasard si, parmi les titres de l’été, une part belle est faite aux récits où des personnages sont en vacances. Nous essayons aussi de garder une alternance entre textes courts et textes plus longs.
Avec un oui, je donne généralement une date de publication. Il peut y avoir un décalage d’un mois ou deux, selon ce qui paraît le plus adéquat, selon le désir de l’auteur de retravailler plus longuement son texte, etc. mais généralement la date donnée est la date à laquelle le livre paraît réellement. L’auteur attend certes un an voire un peu plus d’un an pour que son texte soit publié, mais il sait que la date est ferme, et je pense que c’est rassurant.

Voilà, mon explication est un peu longue. Elle était nécessaire, vu les questions que l’on me pose actuellement suite aux réponses que j’adresse aux auteurs.