puits-adieux-onettiNouvelle brassée de livres empruntés à la bibliothèque. Parmi ceux-ci, un livre en format de poche d’un auteur sud-américain que je n’avais jamais lu jusqu’alors : Juan Carlos Onetti. Le livre comprend deux récits : Le Puits et Les Adieux. Titres regroupés sans doute parce que le format, assez bref, de ces textes favorisait un rapprochement.

Le Puits / El Pozo date de 1939, il a été traduit en français en 1985.

J’en ai commencé la lecture hier soir. Était-ce parce que la fatigue se faisait sentir, le froid aussi ? J’ai vite interrompu la lecture, au bout de trente pages environ, me demandant si j’allais poursuivre tant le texte me semblait âpre. Et puis, j’ai repris la lecture ce matin, un peu hésitante ; le texte est rude, voire violent. Quelques pages plus loin, j’ai commencé à le trouver rude et beau à la fois. Et j’ai fini la lecture avec un certain bonheur qui m’anime lorsque je trouve un texte réellement bon.

Mon passage préféré est celui de l’expérience que le narrateur fait de la réaction d’autrui face à ses propos, lorsqu’il raconte ses rêves éveillés, le monde imaginaire qui l’habite. La première expérience a été menée avec Esther, une prostituée. Le second avec un poète, Cordès, dont il s’était rapproché une nuit, sa plus belle nuit lorsqu’il l’a écouté lire son poème sur un poisson rouge, sa plus belle nuit jusqu’à la pitié qu’il découvre sur ses traits :

« Je parlai avec joie, avec enthousiasme, parfois en me promenant dans la pièce, parfois assis sur la table, essayant d’ajuster mon expression à ce que je racontais. Je parlai jusqu’à ce qu’une intuition obscure me pousse à examiner le visage de Cordès. Ce fut comme si, courant dans la nuit, je m’étais retrouvé le nez écrasé contre un mur. Je me sentis humilié, abruti. Ce n’était pas de l’incompréhension qui se lisait sur son visage, plutôt une expression de pitié et de distance. Je ne me rappelle plus quelle blague j’employai, lâchement, pour rire un peu de moi et cesser de parler. Il dit :
– C’est très beau… oui. Mais je ne saisis pas très bien ; est-ce que tout ça est le plan d’un conte ou quelque chose du genre ?
Je tremblais de rage pour m’être laissé aller à parler, furieux contre moi-même pour avoir dévoilé mon secret.
– Non, pas un plan. Tout me dégoûte, tu comprends ? Les gens, la vie, les poèmes au col empesé. Je me planque dans un coin et j’imagine tout ça. Des choses comme ça et des saletés, toutes les nuits.
Quelque chose était mort entre nous. Je pris ma veste et l’accompagnai quelques rues. » (p. 60)

Le Puits, Juan Carlos Onetti, in Le Puits / Les Adieux, éd. 10/18, Domaine étranger