Littérature-sans-idéalDe Philippe Vilain, je n’avais lu jusqu’alors que son éloge paradoxal de l’arrogance aux éditions du Rocher. Comme je me suis inscrite il y a peu sur Netgalley en tant que blogueuse-rédactrice-lectrice, bref donneuse d’avis sur les livres qui me passent entre les mains – ou plutôt sur liseuse parce que tout est numérique, je me rends dorénavant fréquemment sur cette plate-forme pour regarder quelles sont les nouveautés de tel ou tel éditeur. Lors d’une de ces visites, j’ai remarqué un livre à la couverture si sobre qu’elle dépare au milieu des photos colorées qui sont le lot de la littérature contemporaine ou du moins de la « production » de livres contemporains, production sur laquelle justement s’interroge La Littérature sans idéal. Un titre-couperet, une condamnation annoncée de ce que serait « la littérature », titre heureusement accompagné d’un sur-visible « Pour le style » qui semble orienter le livre vers le vœu d’une littérature qui retrouverait son essence, qui s’embellirait – ou que l’on souhaiterait voir embellir. On coupe un peu, pour mieux faire repousser ?

Je me suis demandé après coup pourquoi je m’étais engagée à lire un livre pareil. Lire un essai dont personne (ou presque) ne va lire la chronique sur mon blog, vu qu’avec ce titre je vais faire fuir les habitués… Peut-être que c’était simplement pour voir si les éditions Grasset agréeraient mon « profil » pour un tel livre. Une sorte de test. J’ai, je l’avoue, été surprise que ce soit le cas. Mais je ne vais pas leur donner tort, puisque j’ai lu attentivement cet essai. Cela dit… je m’arroge le droit de critiquer (ou du moins de faire écho de cette parution) alors que je ne suis pas critique, alors cette posture est quasiment mise à l’index dans La Littérature sans idéal. Les rôles de l’auteur, du critique et du lecteur ne sont plus ce qu’ils étaient. Les contours sont flous et il y a une déprofessionnalisation certaine et du métier d’écrivain et de celui de critique. Ironie ! Netgallley évoque des « lecteurs professionnels » ; pourtant les éditions Grasset y proposent ce titre, La Littérature sans idéal, au pseudo-critique (moi comme d’autres), « qui se met en scène dans les blogs où il aime à faire partager ses opinions, de manière virulente parfois […] sans autre légitimité que celle de sa bonne foi et de sa franchise ».

« Le rapport s’est nivelé entre les trois instances que sont l’écrivain, le critique et le lecteur, parce que le lecteur s’institue critique, le critique s’institue volontiers écrivain et que l’écrivain se fait tantôt critique, tantôt lecteur. » Cela dit, l’écrivain (celui qui fait œuvre d’écriture, et non de marketing, « épousant les recettes narratives et thématiques que le grand lectorat attend ») est avant tout un être qui s’est nourri de littérature, le rappelle Philippe Vilain ; il s’inscrit dans une histoire, dans une tradition, bien que ce modèle de l’écrivain semble s’éteindre ou est enseveli sous la masse des auteurs du fait présent.

La théorisation, la réflexion sur ce qu’est ou n’est pas la littérature, c’était ma tasse de thé il y a un certain nombre d’années (que je ne compte plus, passé un certain âge), mais depuis… je me laisse submerger par les romans qui divertissent. Quand prends-je le temps de réfléchir non pas sur ce qui est dit, de quoi ça parle, est-ce que ça bouge, est-ce que ça fait passer le temps agréablement (« on ne lit plus pour être questionné, mais pour se divertir »), mais sur le comment c’est dit, y a-t-il une singularité de l’écrit, de la voix ?

En fait, si, parfois, je réfléchis quand même, surtout quand j’écris moi-même et que j’ajoute mes textes – des textes de la première plumitive venue, pour reprendre l’expression de Philippe Vilain – à la production d’écrits. C’est parfois désespérant (est-ce que je produis pour la consommation courante de lecteurs avides de divertissements dans une langue oralisée, sans style ? Enfin non, pas si oralisée que ça, vous connaissez mon aversion pour l’excessive oralité et mon goût pour le subjonctif imparfait- sauf sur ce blog où je ne prétends pas écrire mais rédiger ! -, mais tout de même, quelle est ma légitimité ?).

Ce livre, La littérature sans idéal, tel qu’il était présenté, me semblait faire écho à des questions qui m’effleurent. Je pourrais faire miennes certaines remarques de ce livre, bien que je sois parfois tiraillée entre l’appréciation d’une « démocratisation » (mais démocratiser, ne serait-ce pas niveler par le bas? J’en ai souvent peur) et cette idée qui pourrait être jugée un brin snob : il y aurait une hiérarchie qualitative, tout le monde ne peut pas être écrivain (car si chacun se dit tel, alors personne ne l’est vraiment) et toute « littérature » n’est pas « littéraire ».

Synthétisons quelques idées phares de cet essai :

La littérature cherche à se vendre, à répondre à des exigences de lecteurs, elle est alors standardisée (P. Vilain parle notamment d’une « uniformisation de l’écriture »), elle ne se tient plus par la force du style mais par l’action d’un héros (exit l’anti-héros qui ne fait rien, les romans dans lesquels il ne se passe rien), par l’affect tout puissant, par la « narration du réel » dans un présent identifiable, sans mise à distance réflexive. Alors que Proust est dénigré, il devient un « contre-modèle » (p. 14/98) risible (« la littérature contemporaine semble, en effet se construire à partir de sa déconstruction – le rejet du style – et devoir son succès à la promotion d’un désécrire », mis au rebut (plus d’imparfait itératif !, « traiter le temps de manière présentéiste et singulative, […] faire un usage réducteur, simplifié, pour ne pas dire simpliste »), Céline est encensé. L’oralité qui pouvait être une recherche stylistique, un style contre le style (comme chez A. Ernaux) devient la voie royale, celle dans laquelle tout le monde s’engouffre parce que c’est une solution de facilité.

« Écrire après Proust, c’est ainsi, souvent, écrire avec et comme Céline, adopter une langue moins écrite, moins littéraire, pour s’abandonner à une esthétique du parlé, c’est tenter de faire de la littérature à moindres frais, casser les prix de la concurrence pour faire du discours littéraire, en abusant de la fonction émotive du langage pour faire crier en nous la petite voix de l’affect, le baratin sans style, la petite musique des mélomanes qui ne connaissent pas le solfège. Une certaine idée de la littérature classique, rationnelle, meurt avec cette prose de l’affect. » (p. 66/98 sur ma liseuse)

La littérature contemporaine nourrit le cinéma (l’adaptation de romans est son lot), parce que cette littérature-là se pense, s’écrit pour le cinéma, est visuelle, scénarisée. C’est la « littérature du montrer » qui écrase la « littérature du penser ».

Les genres préférés de cette littérature commerciale ? L’autofiction (« elle problématise le rapport de l’individu à son histoire, c’est parce que l’individu ne se reconnaît plus d’histoire qu’il s’en invente une »), la biofiction (avec la carrière toute tracée d’un people que l’on admire, où « la littérature joue de ce voyeurisme en intéressant le grand lectorat à la vie de personnalités, en espérant attiser sa curiosité. Qu’est-ce qu’une biofiction, aujourd’hui, sinon céder à la littérature mainstream » ?), la docufiction. Ce que Philippe Vilain nomme le « post-réalisme » : « il ne s’agit plus pour cette littérature de refléter le réel de façon réaliste, ni de sublimer de façon surréaliste, mais de le réinventer subjectivement à partir de fictions s’appropriant, presqu’en live, les événements de l’actualité. »

La littérature sans idéal pose les bases d’une réflexion et d’un questionnement judicieux sur la littérature « littéraire » et la littérature « commerciale » ou « littérature moindre ». À lire, que l’on soit lecteur, critique ou auteur, parce que la réflexion est stimulante et nécessaire.

La littérature sans idéal, Philippe Vilain, éd. Grasset, 16€, existe aussi en version numérique.