A-moi-seul-bien-des-personnagesÀ moi seul bien des personnages est le deuxième roman de John Irving que je lis, après Une Veuve de papier que j’avais bien aimé. Je l’ai choisi pour entrer dans le cadre du challenge LGBT de Livraddict. Parce que lire des romances gay produites par HQN ou autre, pourquoi pas, de temps à autre, mais que ce n’est quand même pas ce que je préfère. En ce moment, je me lasse de toute la production gentillette, des bluettes, de la fadeur (même dans les textes érotiques, puisque j’en lis en ce moment). Hélas, la fadeur est présente trop souvent, c’est d’autant plus frappant après avoir lu ce roman A moi seul bien des personnages qu’on ne peut absolument pas qualifier ainsi. C’est même tout le contraire.

A moi seul bien des personnages a des défauts, tout de même, on a l’impression que tout le monde finit par faire son coming out, une telle est lesbienne, le narrateur est bisexuel, Tom est gay, le père du narrateur est gay aussi, il se travestit, comme le grand-père, comme le garçon qui faisait partie de l’équipe de lutte, il y a des transsexuelles en nombre, et au final, cela paraît si peu crédible que tout le monde ou presque ait son histoire sexuelle tourmentée, ses obsessions, son « erreur d’aiguillage amoureux »… On a aussi l’impression qu’il y a une hérédité : le fils est ainsi parce que le père déjà… Le narrateur espère que le fils de Tom ne sera pas comme eux (il revient cependant par la suite sur cette pensée et la corrige), c’est donc que dans son esprit il y a une sorte de génétisme de l’orientation sexuelle. C’est assez curieux de le laisser penser.

J’aime beaucoup le jeu sur la temporalité. L’auteur énonce des faits au début du roman et se reprend, comme s’il n’avait pas fait exprès, comme s’il en disait trop alors qu’il n’avait pas encore parlé de tel ou tel personnage, que leur introduction ne viendrait réellement que plus tard, comme s’il était maladroit dans son écriture. Je suis fan de la composition de ce roman. C’est ce que j’admire, et puis de toute façon, c’est toujours ce qui est admirable dans un roman réussi, bien qu’il puisse y avoir aussi des romans « linéaires » réussis, mais ceux-ci me semblent toujours moins intéressants…

« À moi seul bien des personnages » est une citation de Shakespeare. Le théâtre, les citations littéraires, les formules littéraires sont extrêmement importantes dans ce roman. Shakespeare surtout, mais aussi Ibsen (pas tant pour des citations précises que pour des faits, le suicide notamment, les personnages jouent Ibsen dans leur propre vie), Madame Bovary de Flaubert (« la puanteur de l’amour » qui fait vomir Tom), les expressions allemandes chez Rilke ou Goethe (l’interrogation s’apparente alors à une lutte). Les mots imprononçables aussi puisque le narrateur a du mal avec certaines expressions ou mots qui le touchent : « bibliothécaire », « pénis ». Tom aussi, qui ne peut plus dire « vagin » alors qu’il sait enfin dire « heure ». Depuis la lecture d’ À moi seul bien des personnages, j’ai envie de lire du théâtre, de Shakespeare et d’Ibsen. Un livre qui donne envie d’en lire d’autres : un critère supplémentaire pour affirmer qu’il s’agit d’un bon livre, vous ne trouvez pas ?

À part ça, de quoi ça parle ? Autant vous reporter à la notice, je ne fais que de donner des impressions sur ma lecture. Il est de toute façon si difficile de résumer correctement un roman qui part dans plusieurs sens. Tel événement semble anodin ? Mais tout a son importance pour saisir l’ensemble.

À moi seul bien des personnages, John Irving, traduit de l’américain par Josée Kamoun et Olivier Grenot, éd. Points