Dans sa pièta, c’est Marie-Madeleine, à demi couverte d’un pan de tunique, qui sera à genoux entre les jambes de la Vierge Marie. Une Marie-Madeleine très vivante, une fille décontractée et rêveuse qui n’aime pas lire ; et le visage de la Vierge ne sera pas empreint de chagrin, mais rayonnera d’extase et d’amour féroce.

(extrait p. 35/185)

dextase-et-damour-feroceIl faut s’accrocher aux premières pages du roman D’extase et d’amour féroce. On est bousculé, le propos semble incompréhensible, beaucoup d’informations nous parviennent à la fois, on ne sait pas qui est qui ni quelles sont les motivations d’un geste aussi étrange que de déchirer une page sur Sainte-Catherine dans une bibliothèque tout en imaginant une odeur de rose à thé…

J’ai tout d’abord été déçue par le roman. Je l’avais repéré en librairie, feuilleté, puis comme j’hésitais à l’acheter, j’ai demandé de pouvoir le lire via téléchargement sur Netgalley. J’espérais une sorte de Chocolates for Breakfast bis (mais mis à part l’adolescence qui se raconte, ces deux romans sont très différents). Le texte placé en première de couverture donnait en tout cas envie de le lire : « Le portrait hypnotisant d’une adolescente dans le Greenwich village des années 1970. »

J’ai commencé par juger les phrases de D’extase et d’amour féroce un peu trop courtes, un peu trop simples : j’avais envie d’une prose plus fournie. J’ai par exemple été d’abord gênée par les « elle dit » (ce sont les propos de la mère, absente, qui sont ainsi souvent rapportés) en anaphore. Et puis j’ai perçu l’utilité de cette structure, sorte de colonne sur laquelle Rainey s’appuie, comme elle puise sa force dans l’image de la sainte, dans des évocations mentales.

Après le passage de quelques dizaines de pages, j’ai finalement été conquise par cette brusquerie, par les personnages de Rainey, de Tina, d’Howard et de Leah, par les relations qu’ils entretiennent entre amour excessif, haine sournoise, rivalité, les manques de repère et les quêtes de repère, d’alliances, de protection, les mensonges qu’ils se servent les uns aux autres ou les paroles trop crues, sans fard pour atténuer leur portée. C’est un texte empreint de cruauté, de froideur, et de tendresse aussi. Rainey est prise entre plusieurs feux, tente de croître dans un environnement où sa place est à trouver, dans laquelle sa famille est éclatée et où elle endosse la responsabilité parentale pour son propre père adulescent. Son existence est peut-être à l’image des tapisseries qu’elle réalise (œuvres d’art formées d’objets sélectionnés pour représenter la vie d’un défunt qu’elle coud à petits points). Ballottée, elle trouve en chacun de quoi collectionner des morceaux de vie et s’efforce de les ajuster.

Un roman étrange, qui n’est pas sans causer parfois un vague malaise, un roman qui cultive son étrangeté et qui nous fait aimer son étrangeté.

D’amour et d’extase féroce, Dylan Landis, éd. Plon, 20,90€ (existe aussi en version numérique)