La petite fille qui aimait trop les allumettesAprès avoir lu L’Acquittement, j’ai enchaîné sur un autre roman de Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes. Un titre du genre de ceux de Millénium, mais la comparaison s’arrête là. J’ai par contre été tenté de rapprocher ce texte du Grand Cahier d’Agota Kristof, à cause de la cruauté naturelle, presque naïve, qui en émane parfois, mais la comparaison s’arrête là aussi, car l’écriture diffère grandement.

La petite fille qui aimait trop les allumettes est un roman assez court, guère plus long que L’Acquittement. Il s’agit du récit à la première personne d’une personne, frère de l’un, fils d’un autre, dans une demeure qui tombe en ruine, à l’écart du village. Il s’agit surtout d’un récit écrit, ou pensé mais retranscrit par écrit – apparemment sous forme de gribouillis dans un grimoire. Les mots s’entrechoquent dans le chapeau de ce « secrétarien ». Ils se mélangent parfois. Ou s’inventent. Les « dictionnaires »  qui ont sa préférence et dans lequel il puise des mots et sa connaissance du monde sont ceux de Saint-Simon ou les belles histoires de chevalier sauvant une princesse. Mais toutes les femmes sont des putes ou des sainte-vierge, il n’y a guère de différence. Ainsi irait la vie si le père n’était pas mort, laissant les deux frères sans ordre, ignorants de tout, livrés à eux-même avec leur cheval et quelques pièces pour acheter un cercueil. Le narrateur va donc au village où il essaie de se faire comprendre.

Ce roman lève un à un les voiles qui opacifient la compréhension initiale. On va de surprise en surprise, si bien que je ne peux rien dire de l’histoire sans gâcher votre lecture… J’aurais aussi bien pu dire qu’on allait de choc en choc, car les surprises n’ont rien de joyeuses, malgré une forme de légèreté créée par les vocabulaire inapproprié et les tournures de phrase particulières, longues, qui entraînent plusieurs idées avec elles, parfois en sautant du coq à l’âne, comme le ferait un esprit chamboulé.

La petite fille qui aimait trop les allumettes est un roman étrange, à part, sans égal. Un roman dont on se souvient, très certainement. A cause des révélations progressives et de l’écriture même. C’est d’ailleurs sur cette écriture que je souhaite conclure ce billet de blog, en laissant ici un extrait, moins révélateur que d’autres passages pour visualiser l’écriture particulière des idées qui s’enchainent, cabossées, mais intéressant sur le thème de l’écriture (p. 142) :

Tournez cinq fois sur vous-même, les yeux fermés et, avant que de les rouvrir, un caillou que vous aurez lancé, vous ne saurez pas dans quelle direction il est parti, mais vous saurez qu’il aura bien fini par retomber sur terre. Ainsi sont les mots. Ils arrivent toujours, coûte que coûte, par se poser quelque part, et cela seul est important. Je ne veux pas dire que le secrétarien se laisse aller à écrire n’importe comment. Je veux dire qu’il se laisse aller à écrire en plongeant devant, ce qui n’est pas pareil.

La petite fille qui aimait trop les allumettes, Gaétan Soucy, éd. du Boréal, 14,48€, existe aussi en version de poche chez le même éditeur, et aux éditions Points

Il existe une adaptation cinématographique de ce livre, on peut voir la bande annonce ICI.